Ce qu’il faut savoir sur l’armée allemande aujourd’hui

par Michael Trinkwalder

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Le Kampfpanzer Leopard 2 A5 de la Bundeswehr (Source de l’image : Wikimedia). Aujourd’hui, l’armée allemande avance en boitant : ni équipée, ni structurée pour garantir la défense de l’OTAN, selon le constat sans ménagement de Hans-Peter Bartels, ancien commissaire parlementaire des forces armées. Les preuves s’accumulent : sous-marins tous à quai, avions Eurofighter armés au compte-goutte, stocks de munitions faméliques, la liste des exemples concrets fait froid dans le dos. Résultat ? “Rien ne vole, rien ne flotte et rien ne court” résume-t-on, non sans ironie, dans certains cercles militaires. Alors, d’où vient ce naufrage ?

Financement ou efficacité : où se situe la panne ?

Depuis l’étranger, beaucoup pointent l’incapacité persistante de l’Allemagne à rejoindre le cap des 2 % du PIB pour la défense, seuil fixé par l’OTAN. Cette pression sur Berlin, notamment de la part de Washington, pèse lourdement sur la relation bilatérale. Pourtant, la réalité budgétaire est plus nuancée. Avec un budget de 50,4 milliards d’euros en 2020 (soit 1,58 % du PIB), l’Allemagne débourse davantage que tous ses partenaires de l’Alliance, sauf les États-Unis et le Royaume-Uni. Et déjà en 2019, même à 1,36 %, sa facture militaire dépassait celle des autres membres majeurs. Mais le contraste saute aux yeux : la France, par exemple, dispose d’une armée plus nombreuse, de soldats projetés sur plusieurs fronts à l’étranger, d’une force de frappe nucléaire, et ce, avec un budget inférieur de 3 milliards d’euros à celui de Berlin. Où passe donc l’argent allemand ?

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Le cœur du problème déborde la question du financement. La Bundeswehr souffre d’un déficit chronique d’efficacité. Les multiples réformes de la défense, souvent menées sans vision claire, ont davantage miné les capacités que renforcé la préparation. Les économies à tout prix ont guidé les choix, mais la réflexion sur le maintien d’une force conventionnelle solide s’est perdue en route. Après la réunification, nombre de fonctions militaires sont privatisées, la conscription suspendue, et les effectifs fondus à moins de 185 000 soldats. L’armée allemande a détourné son attention de la défense territoriale pour se concentrer sur des missions extérieures : Afghanistan, Mali, Irak, Syrie… Il aura fallu le choc de l’annexion de la Crimée par la Russie pour stopper l’hémorragie. Un autre obstacle ? La fonction de ministre de la Défense, surnommée “siège éjectable” à Berlin, a englouti plus d’une ambition politique. Sur vingt ans, un seul titulaire a survécu à plus d’un mandat. Pas étonnant que la résistance au changement s’organise en coulisse, dans l’attente du prochain passage de témoin.

Bureaucratie : la machine à paralyser

Mais l’inefficacité allemande ne s’explique pas seulement par des réformes hasardeuses ou des ministres éphémères. Le commissaire Bartels, dans ses rapports au Bundestag, pointe une culture de la sur-réglementation qui asphyxie chaque échelon de la Bundeswehr. Règlements à gogo, procédures interminables, multiplication des normes : la machine administrative tourne à plein régime, mais avance au ralenti. Même dans d’autres armées, les projets d’armement accumulent retards et surcoûts, mais en Allemagne, le cas est aggravé par le manque de personnel qualifié à la BaainBW, l’agence chargée des achats de défense.

Pour illustrer cette réalité, voici quelques exemples frappants :

  • Le véhicule blindé Puma, censé moderniser les capacités de transport, n’a toujours pas été livré dans les délais ni dans le budget initial.
  • L’avion de transport A400M, autre projet phare, accumule les contretemps.
  • Les frégates F125 attendent toujours leur mise en service complète, freinées par des problèmes techniques et des lenteurs administratives.

Même l’entretien courant vire à la gageure. Trop peu de pièces de rechange stockées, un processus d’approvisionnement kafkaïen : les soldats se retrouvent à démonter un système d’armes pour en réparer un autre. Le ministère de la Défense lui-même table sur 2031 pour équiper correctement l’ensemble de ses troupes, une projection de plus en plus incertaine, surtout avec la menace de nouvelles coupes budgétaires, conséquence directe de la récession due au COVID-19.

Des signaux qui tranchent avec la morosité

Tout n’est pas figé. En avril, une législation a été adoptée pour simplifier l’achat de nouveaux équipements militaires. Annegret Kramp-Karrenbauer, actuelle ministre de la Défense, ne varie pas : elle martèle la nécessité d’atteindre les 2 % de dépenses, même si l’objectif n’est envisagé qu’à l’horizon 2031. Autre annonce majeure : une réforme profonde du système d’approvisionnement, qui pourrait notamment décentraliser certains achats et redonner aux différentes composantes de l’armée la main sur l’entretien et la réparation du matériel. Par ailleurs, la gestion de la crise sanitaire par la Bundeswehr a redoré son image et pourrait la préserver de coupes budgétaires trop brutales liées au COVID-19.

Le tempo des réformes s’annonce long. L’armée allemande va devoir attaquer de front ses failles structurelles et sa gestion des ressources. Le projet américain de retirer près de 10 000 soldats du territoire vient ajouter une pression supplémentaire. Berlin n’a plus le luxe d’attendre : la Bundeswehr ne peut rester l’armée “conditionnellement opérationnelle” dont l’OTAN doit se contenter.

Avertissement : L’auteur a travaillé en tant que civil au sein des forces armées allemandes. Les opinions exprimées ici n’engagent que lui et ne reflètent pas la position officielle de la Bundeswehr, du gouvernement allemand ou de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN.

Michael Trinkwalder est lauréat 2020 du programme Young Professionals in Foreign Policy Europe et assistant de recherche à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, où il travaille sur la coopération UE-OTAN, l’innovation en matière de défense et la montée en puissance de la Chine. Diplômé en relations internationales (KU Eichstätt-Ingolstadt) et en commerce international (FAU Erlangen-Nuremberg), il partage ses analyses sur Twitter : @m_trinkwalder

Quand le moteur d’une armée patine, c’est toute une alliance qui retient son souffle. La Bundeswehr, à la croisée des chemins, n’a plus droit à la panne sèche.