par Richard Wike et Juliana Menasce Horowitz
Le Liban attire à nouveau les projecteurs, secoué par le conflit qui l’oppose à Israël et au Hezbollah. Ce petit pays de moins de quatre millions d’habitants concentre une diversité religieuse sans égale au Moyen-Orient. Sunnites, chiites, chrétiens, druzes : tous cohabitent sur ce territoire où l’équilibre reste fragile. Sur bien des sujets, la population musulmane libanaise partage les opinions dominantes dans la région, notamment une méfiance marquée envers Israël, une attitude également présente chez la minorité chrétienne du pays. Mais dans d’autres domaines, les musulmans du Liban se distinguent nettement. Les données recueillies lors d’une enquête Pew Global Attitudes menée en mai de l’année précédente (le Liban ne figurait pas dans l’édition suivante) révèlent un rapport à la religion bien plus distancié que chez leurs voisins.
Les musulmans du Liban reconnaissent à l’islam une place marquante dans leur vie, mais la foi pèse moins lourd pour eux qu’ailleurs. Parmi les six pays majoritairement musulmans étudiés, les Libanais sont ceux qui accordent le moins d’importance à la religion au quotidien : un peu plus de la moitié (54 %) affirment que la foi occupe une place centrale, contre 69 % en Turquie, 86 % en Jordanie, et plus de 90 % en Indonésie, au Pakistan et au Maroc.
Lorsqu’il s’agit de définir leur identité, les musulmans du Liban sont partagés : 30 % se disent d’abord musulmans, 30 % se définissent surtout comme Libanais. Cette dualité contraste avec les tendances observées ailleurs, où l’appartenance religieuse prédomine souvent largement sur l’identité nationale. Même en Turquie, qui cultive une longue tradition de laïcité, l’identification à l’islam reste plus forte que l’attachement à la nationalité turque, avec un écart de 13 points.
L’intérêt pour le rayonnement international de l’islam s’avère également plus nuancé au Liban. Moins de la moitié des musulmans (47 %) souhaitent voir l’islam exercer une influence mondiale accrue. À titre de comparaison, 84 % des Marocains et 73 % des Jordaniens expriment ce désir. Les Turcs, eux, affichent le taux d’adhésion le plus bas après les Libanais (43 %).
Points de vue sur le terrorisme
Malgré leur rapport moins strict à la religion, les musulmans libanais figurent parmi ceux qui tolèrent le plus les actes terroristes justifiés par la défense de l’islam. En 2005, 39 % des personnes interrogées estimaient que les attentats-suicides et autres violences contre des civils pouvaient être souvent ou parfois légitimés pour protéger l’islam. La Jordanie dépassait ce chiffre, avec 57 % de soutien à ces méthodes.
Au Maroc, en Turquie et en Indonésie, moins d’un musulman sur cinq estime que ce type d’attaque peut se justifier dans certaines circonstances.
Concernant les attentats-suicides en Irak, près de la moitié des musulmans libanais (49 %) les considéraient comme acceptables lorsqu’ils visaient des Américains ou d’autres Occidentaux. Ce niveau d’adhésion rejoint celui observé en Jordanie (49 %), et se situe juste derrière le Maroc, où 56 % des répondants partagent ce point de vue.
Pourtant, la figure d’Oussama Ben Laden n’inspire guère de confiance aux musulmans du Liban. Seuls 4 % déclarent compter sur lui pour prendre les bonnes décisions dans les affaires mondiales. C’est le taux le plus faible parmi les six pays étudiés où l’islam domine démographiquement.
Musulmans et chrétiens au Liban : Accord sur Israël, divergences face aux États-Unis
Si la guerre civile a longtemps envenimé les relations confessionnelles, aujourd’hui, musulmans et chrétiens libanais témoignent d’une estime réciproque inédite dans la région. 86 % des musulmans interrogés déclarent avoir une image positive des chrétiens, un niveau jamais atteint ailleurs dans le monde musulman. Du côté chrétien, 82 % renvoient la pareille à leurs compatriotes musulmans.
Les perceptions changent radicalement lorsqu’il s’agit des Juifs. Bien avant la crise actuelle, les opinions hostiles envers les Juifs et Israël étaient déjà très répandues au Liban, toutes communautés confondues. Aucun membre de l’échantillon libanais, musulman, chrétien, druze ou autre, n’a déclaré avoir une opinion favorable des Juifs. Ce rejet n’est pas isolé : en Jordanie, aucun sondé n’exprimait non plus de sympathie, et au Maroc comme au Pakistan, les opinions positives à leur égard restent anecdotiques.
Sur le dossier israélo-palestinien, les enquêtes antérieures mettaient en lumière un profond pessimisme libanais quant à la perspective d’une solution à deux États. Un sondage Pew Global Attitudes de 2003 indiquait que trois musulmans libanais sur quatre (75 %) et la moitié des chrétiens (50 %) jugeaient que « les droits et les besoins du peuple palestinien ne peuvent être pris en compte tant que l’État d’Israël existe ».
Lorsque la question de l’influence juive sur la politique étrangère américaine est posée, musulmans et chrétiens libanais se rejoignent : 62 % des musulmans et 59 % des chrétiens considèrent les Juifs comme le groupe ayant le plus de poids sur les décisions internationales des États-Unis, devant les entreprises, les conservateurs chrétiens, les médias ou les militaires. Cette opinion se retrouve aussi dans d’autres pays arabes de la région : 60 % des Jordaniens et 50 % des Marocains pensent de même.
Même si musulmans et chrétiens s’accordent sur ce point, leurs perceptions des États-Unis divergent nettement. Seuls 22 % des musulmans libanais expriment une opinion favorable à l’égard des États-Unis, dans la lignée des sentiments largement négatifs observés dans le monde musulman. À l’opposé, près des trois quarts des chrétiens (72 %) affichent une vision positive du pays.
Le rapport aux Américains eux-mêmes diffère aussi : 52 % des musulmans libanais déclarent une opinion favorable envers le peuple américain, contre 87 % des chrétiens. Partout dans le monde, les enquêtes Pew Global Attitudes montrent que les populations notent généralement mieux les citoyens américains que leur gouvernement, et cette tendance se confirme au Liban. Mais l’écart entre l’image des États-Unis et celle de ses habitants est particulièrement marqué chez les musulmans libanais, bien plus que dans d’autres pays à majorité musulmane.
Les désaccords s’étendent aussi à l’analyse de la politique étrangère américaine. Les musulmans du Liban sont davantage enclins à penser que les États-Unis agissent seuls sur la scène internationale. À peine 19 % estiment que Washington prend en compte les intérêts de pays comme le Liban dans ses choix stratégiques, contre 59 % chez les chrétiens. Et seuls 11 % des musulmans soutiennent la politique américaine de lutte contre le terrorisme, alors que 60 % des chrétiens y adhèrent.
Un autre point de divergence concerne la perception de la menace que représente l’extrémisme islamique. Malgré la présence dominante du Hezbollah, soutenu par l’Iran, dans le sud du Liban, seuls 4 % des musulmans libanais considèrent l’extrémisme islamique comme un danger réel pour leur pays, le taux le plus bas enregistré parmi les six pays analysés. En revanche, la minorité chrétienne perçoit ce risque de façon bien plus aiguë : 53 % d’entre eux estiment que l’extrémisme religieux constitue une menace sérieuse.
Remarques
L’enquête mentionnant les attentats-suicides a été réalisée avant ceux perpétrés à Amman en novembre 2005. Après ces événements, une nouvelle vague du sondage Global Attitudes, conduite entre mars et mai 2006, a montré une chute du soutien à ces actes en Jordanie, tombant à 29 %. Le Liban n’a pas été inclus dans l’édition 2006.
Le Liban, tiraillé entre héritage religieux et modernité, continue de surprendre par la complexité et la singularité de ses équilibres. Y regarder de près, c’est mesurer à quel point la coexistence n’est jamais simple, mais toujours en mouvement.





