L’initiative Pacific Standard Time : LA/LA lève le rideau sur la richesse artistique et culturelle des mondes latino-américains et latinos, à travers une constellation d’expositions et d’événements dans le sud de la Californie durant l’automne et l’hiver 2017-2018. Face à la curiosité du public, inlassablement, les mêmes questions reviennent : où commence l’Amérique latine ? Que cache le terme « Latinx » ? L’espagnol règne-t-il en maître sur tout le continent ? Pour répondre à ces interrogations persistantes, voici un panorama éclairé de l’identité latino-américaine et de ses multiples reflets.
Délimiter l’Amérique latine
Première étape : situer l’Amérique latine. D’un point de vue géographique, ce terme englobe des nations s’étendant de l’Amérique du Nord aux Caraïbes, en passant par l’Amérique centrale et du Sud. Mais la géographie ne dit pas tout : pour beaucoup, l’Amérique latine, c’est aussi une question de langue et de culture, particulièrement là où l’espagnol ou le portugais, hérités du latin, sont les langues majoritaires.
A lire en complément : Comprendre ce qu'est réellement une tumeur bénigne
L’expression « Amérique latine » apparaît au XIXe siècle sous la plume de Michel Chevalier, qui voulait distinguer les peuples dits « latins » des « anglo-saxons » du Nouveau Monde. Il faisait de la langue un critère aussi bien de séparation que de rapprochement.
Pourtant, même cette définition reste imparfaite. Regardons du côté des Guyanes : la Guyane française, le Suriname ou la Guyana n’ont connu ni colonisation espagnole, ni portugaise, le français, l’anglais, le néerlandais y prennent le dessus, loin de la domination latino. Porto Rico, territoire américain, brouille aussi les pistes entre carte et réalités politiques.
A voir aussi : Quel est le pays le plus construit au monde ?

Mapa de los Estados Unidos de Méjico selon les divisions officielles de 1847, gravé par John Disturnell. Document de la Bibliothèque du Congrès américain.
Pour Chevalier, toute nation américaine dont la langue officielle descend du latin devrait être affiliée au monde latino-américain. Étrangement, les États-Unis ne sont jamais inclus, alors même que l’espagnol y a toujours eu droit de cité. Il suffit de regarder une carte du Mexique de 1847 pour voir l’étendue des anciennes frontières, jusqu’à l’Oregon et l’Utah.
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’expression s’impose durablement. Or, des millénaires auparavant, les peuples autochtones se partageaient ce vaste territoire sans se réclamer d’un ensemble commun.
L’idée d’Amérique latine s’est forgée peu à peu, accumulant, au fil des siècles, la mémoire de la domination coloniale, les élans d’indépendance, les guerres, les migrations forcées ou volontaires. Et dans ce parcours, l’urbanisation a joué son rôle : certaines expositions analysent comment six grandes capitales de la région ont grandi, se sont transformées et ont inventé de nouveaux codes culturels.
Hispanique, Latino-américain, Latina/O, Latino@, Latinx… Qui est qui ?
En 2015, la population « hispanique » des États-Unis tutoyait les 57 millions. En tête, la Californie et ses plus de 15 millions d’habitants concernés, suivis par le comté de Los Angeles, où vivent près de cinq millions de personnes d’ascendance hispanique. Mais que recouvre réellement le mot « hispanique » ?
Cette appellation apparaît lors du recensement de 1970, après un long plaidoyer d’associations désireuses d’imposer une reconnaissance statistique, loin de la case « blanc ». Aujourd’hui, hispanique désigne toute personne originaire d’un pays où l’espagnol domine, y compris l’Espagne, mais pas le Brésil, entièrement tourné vers le portugais. Les deux termes, hispanique et latino, sont amalgamés dans l’administration américaine. Pourtant, sur le terrain, les nuances abondent.

Timbre du service postal américain : « Hispanic Americans, A Proud Heritage ». Première émission, archives du Corps des Marines des États-Unis, collection Solomon Bogard.
L’histoire des communautés latino-américaines est marquée par des influences multiples : autochtones, européennes, africaines, asiatiques. Ce patchwork rend toute tentative de réduire leur identité à une seule case vite dépassée. Beaucoup d’Américains d’ascendance latino-américaine préfèrent d’ailleurs se définir selon leur genre, latino ou latina, ou s’identifier avec un autre terme du même champ.

Crédit : Marissa Del Toro
Alors, quelle frontière entre « hispanique » et « latino » ? Le premier s’attache à la langue : l’espagnol comme pivot. Latino/a fait référence aux personnes dont la famille provient d’un pays d’Amérique latine, de l’Argentine au Mexique en passant par le Chili ou le Pérou.
Les dénominations latino et latina sont genrées. Ceux qui ne se retrouvent pas dans ce schéma préféreront désormais « Latinx », qui s’émancipe de la dualité masculin/féminin et revendique une identité de genre plus ouverte.
Toutes ces appellations, hispanique, latino, latin@, Latinx, n’indiquent pas une catégorie raciale, mais bien une origine culturelle ou géographique complexe. Elles englobent aussi bien des personnes autochtones, afro-descendantes, asiatiques latino-américaines, ou encore à la carnation claire. Chacun peut d’ailleurs choisir le terme qui fait sens pour lui : Boricua du côté de Porto Rico, chicanx pour une ascendance mexicaine, bicho/a pour ceux venus d’El Salvador, blaxican pour un héritage afro-mexicain…
Au final, l’identité latino-américaine, tout comme l’art qui en découle, s’apparente à une mosaïque mobile : sans cesse traversée d’influences et de contradictions, chaque teinte et chaque voile s’y répondent, sans que le motif ne se fige.

La série de timbres commémoratifs « Légendes de la musique latine » éditée par l’US Postal Service en 2011. United States Postal Service.
1 750 manières de se saluer

Carte linguistique actuelle de l’Amérique latine. Vert indique les pays où l’espagnol domine, orange affiche ceux qui utilisent le portugais, bleu marque les terres francophones. Carte de Fossum, Wikimedia Commons.

Sur cette carte du Mexique, on repère vingt-trois langues autochtones, chacune porteuse d’une histoire propre. Source : 68 voces.mx.
Hors Brésil, où le portugais s’impose, l’espagnol domine le vaste sud du continent. Mais ces deux langues héritées du latin ne sont venus qu’avec la colonisation. Avant cela, plus de 1 750 langues autochtones prospéraient ; aujourd’hui, il en reste quelques centaines.
Au Mexique, 68 langues autochtones sont encore vivantes, divisées en plus de 350 variantes. Le groupe maya seul en compte 28, présentes chez des millions de locuteurs au Guatemala, au Mexique, au Belize et au Honduras. Le quechua, langue des Andes, rassemble à lui seul près de 4 millions de voix.
De nombreuses langues natives ont fécondé l’espagnol ou l’anglais moderne. Le mot « avocat », par exemple, vient du nahuatl ahuacatl, le cacao du terme cacahuatl, « jerky » est emprunté au quechua ch’arki, tandis que l’anglais « shark » descend du maya xook.

Quelques mots anglais et espagnols empruntés au nahuatl. Source : Mexicolore.
Face à l’érosion linguistique, des initiatives émergent pour préserver ce trésor. Le Pérou diffuse sa première émission journalistique en quechua, Ñoqanchik. Au Mexique, le projet « 68 voces » produit des courts-métrages d’animation en langues indigènes. Même la scène rap s’y met en Colombie, avec les frères Brayan et Dario Tascón qui font rimer l’emberá, une langue parlée par 80 000 personnes.
Dans le comté de Los Angeles, on recense près de 3,7 millions de locuteurs espagnols, mais surtout plus de 1 200 langues autochtones représentées, allant de l’aztèque au quechua. On y enseigne ces langues dans plusieurs écoles devenues gardiennes d’un héritage vivant.
Les diasporas africaines en Amérique latine
Du XVe au XIXe siècle, la traite transatlantique a déplacé de force des millions d’Africains, surtout venus du centre et de l’ouest du continent, pour alimenter en main-d’œuvre les plantations d’Amérique latine. Le Brésil est rapidement devenu la plaque tournante de ce vaste trafic humain.

Récolte du café au Brésil, vers 1885. Photo de Marc Ferrez, collection Gilberto Ferrez, Getty Research Institute.
L’expérience afro-descendante en terre américaine ne se résume jamais à une histoire uniforme. Sous la couronne espagnole, des Noirs libres et des métis se sont parfois opposés à la domination coloniale. Certains ont même été propriétaires ou chefs d’exploitation, d’autres cow-boys sur la côte mexicaine. Les trajectoires sont multiples, les vécus contrastés.

Portrait de Don Francisco de Arobe et ses fils, 1599, Andrés Sánchez Gallque. Musée de l’Amérique (Madrid) et Musée du Prado.
De nos jours, ils sont environ 130 millions à revendiquer une ascendance africaine dans la région. Le Brésil forme le plus grand foyer afro en dehors du continent africain. Mais on retrouve aussi ces racines profondes en Bolivie, au Pérou, en Colombie, au Mexique ou à Cuba.
La culture afro-latine pulse dans la musique. Le reggaetón, étoile montante des sonorités caribéennes, a pris forme dans la communauté noire du Panama avant d’essaimer à Porto Rico. Longtemps invisibles, les Afro-Latino-Américains commencent seulement à occuper le devant de la scène. Exemple marquant : le Mexique n’a pris en compte la population afro-descendante dans son recensement qu’en 2015, révélant plus d’un million de personnes concernées. Aujourd’hui, la scène culturelle, littéraire et artistique traditionnelle leur donne enfin sa place, et de nouveaux événements célèbrent cette diversité.
Impossible de tout contenir dans une étiquette. L’artiste Tony Peralta résume l’enjeu : il faut représenter toutes les palettes de l’afro-latinité, toute la beauté et la diversité qu’elle porte.
Dans la programmation artistique récente, plusieurs expositions mettent en lumière la créativité des diasporas africaines, à travers la vitalité de Bahia au Brésil et bien au-delà.

Children Gathering Firewood in Street, Panama, vers 1900. Le musée J. Paul Getty.
Les diasporas d’Asie de l’Est en Amérique latine
Au Pérou, les chifas, ces restaurants sino-péruviens, se comptent par milliers. À La Havane, le quartier asiatique remonte à la fin du XIXe siècle ; au Brésil, la communauté japonaise a prospéré. Plus de quatre millions de Latino-Américains ont une ascendance asiatique, soit près de 1% de la population. Ce pan d’histoire reste trop souvent invisible hors du continent.

Un chifa (restaurant sino-péruvien) à Chiclayo, Pérou. Photo : Starazona, Wikimedia Commons.
Après l’abolition de la traite négrière en Afrique, les puissances coloniales tournent leur regard vers l’Asie, faisant appel à des travailleurs sous-contrat. Chinois et Japonais arrivent au Pérou, au Brésil et à Cuba, souvent pour les plantations de canne à sucre, de coton, ou la construction de voies ferrées. Derrière les chiffres de la migration, des milliers de vies arrachées à leur terre, puis métamorphosées dans un Nouveau Monde.

Affiche japonaise du début du XXe siècle invitant à émigrer en Amérique du Sud. Source : Wikimedia Commons.
Au début du XXe siècle, la communauté japonaise au Brésil ne cesse de grandir : près de 240 000 ressortissants d’origine nippone y migrent avant 1961. Aujourd’hui, 1,3 million de Brésiliens revendiquent cet héritage, formant la plus grande diaspora japonaise au monde.
À La Havane, au début du siècle dernier, la communauté chinoise comptait parmi les plus actives d’Amérique latine. Impliquée dans la guerre d’indépendance cubaine, elle s’est peu à peu fondue dans le reste de la population. Aujourd’hui, moins de 150 Chinois natifs vivent sur l’île, mais les traces perdurent : dans l’opéra, les fêtes, et jusque dans les sons des rues.

Chinatown Gate à La Havane, Cuba. Photo : Kaldari, Wikimedia Commons.
Face à l’histoire, entre discrimination, assimilation contrainte et racisme, les communautés afro et asiatiques d’Amérique latine poursuivent l’exploration de leur mémoire, gardent vive la flamme de leur héritage.
Vers de nouvelles définitions
L’identité latino-américaine se montre insaisissable, et c’est tant mieux. Ce territoire, aujourd’hui tiraillé par des influences autochtones, européennes, africaines et asiatiques, refuse toute simplification. Plutôt qu’un visage unique, c’est une mosaïque changeante, toujours ouverte à l’inédit.
Les artistes d’aujourd’hui ne cessent d’interroger les contours fluctuants de cette identité, que ce soit à travers l’exil, le franchissement des frontières, ou la migration. Ici, chaque création déplace les lignes, fait émerger d’autres récits, d’autres alliances.
Sources
1. Thomas H. Holloway, « Un compagnon de l’histoire latino-américaine » (Wiley-Blackwell, 2011), p. 4.
2. Robert J. Sharer et Loa P. Traxler, « The Ancient Maya », 6e éd. (Stanford University Press, 2006), p. 23.
3. Matthew Restall et Jane Landers, « The African Experience in Early Spanish America », The Americas 57, n°2 (2000), p. 167.
4. « Profil sociodémographique de la population d’ascendance africaine au Mexique » (INEGI, 2017).
5. Mauro Garcia Triana, Pedro Eng Herrera et Gregor Benton, « Les Chinois à Cuba : 1847, Maintenant » (Lexington Books, 2009).
À chaque époque ses frontières, ses croisements, ses nouveaux récits. L’Amérique latine n’en finit pas de se recomposer : aucune carte, aucune étiquette, aucun décompte de langues ou de communautés n’épuisera jamais sa capacité à se réinventer.

