L’Amérique du Sud a longtemps été une terre reculée pour l’humanité. Les peuples autochtones d’aujourd’hui descendent de groupes arrivés il y a près de 15 000 ans, et les vestiges retrouvés dans la forêt amazonienne témoignent d’une présence humaine dès le néolithique, voilà 11 000 ans.
Le passé colonial du Brésil, à l’image de celui de l’ensemble du continent américain, s’enracine dans la violence de la traite transatlantique. Les Africains arrachés à leur terre natale, déportés de force, ont rejoint les millions de victimes autochtones du colonialisme. Aujourd’hui, le Brésil compte plus de 900 000 autochtones, environ 14 millions de personnes se définissant comme noires ou afro-brésiliennes, 83 millions de « pardo » (métis) et 91 millions de blancs.
L’année 1494 marque un tournant : après la médiatisation des voyages de Christophe Colomb, le traité de Tordesillas scelle le partage du « Nouveau Monde » entre le Portugal et la Castille. Une ligne imaginaire, décidée depuis l’Europe, coupe l’Amérique en deux. Si la majeure partie des terres revient à la couronne espagnole, le Portugal rafle plusieurs portions, dont le Brésil. Les premiers navigateurs portugais baptisent la région « Ilha de Vera Cruz », croyant débarquer sur une île, avant de comprendre qu’ils foulent un continent bien réel, qui deviendra la « Terre de la Sainte Croix ».
En 1500, l’expédition de Pedro Álvares Cabral, envoyée par le roi Manuel Ier, accoste sur la côte brésilienne. Sur place, on estime la population autochtone entre 8 et 11 millions d’êtres humains. Un siècle plus tard, 90 % auront disparu, victimes des maladies importées et des violences coloniales.
Les premiers comptoirs européens, établis dès le début du XVIe siècle, profitent de la collaboration forcée des peuples autochtones, rapidement asservis. Les Portugais exploitent le « Pau-Brasil », ce bois précieux dont le pays tire son nom, pour en extraire une teinture rouge très recherchée. Mais la rivalité avec les Français et les Hollandais pousse la couronne à installer une colonie permanente : São Vicente, fondée en 1532 par Martim Afonso de Sousa, marque le début de l’implantation durable portugaise.
Dans le courant des années 1530, l’empire portugais met en place 15 capitaineries. Ces entités, confiées à des capitaines-majors, reproduisent une organisation féodale : chaque seigneur administre son territoire comme une enclave privée. Les populations autochtones, trompées, capturées, sont contraintes au travail sur les plantations de canne à sucre, les fameux « engenhos », où règnent des conditions d’exploitation extrême.
Si la capitainerie de Pernambouc tire son épingle du jeu, la plupart des autres colonies peinent à survivre. Pour remédier à cette instabilité, le Portugal décide en 1549 d’unifier l’ensemble du territoire sous le gouvernorat général du Brésil. Toutefois, les divisions administratives, véritables fiefs privés, persistent. Entre 1549 et 1775, le Brésil traverse une succession de bouleversements, tantôt sous la pression de la couronne, tantôt en raison de conflits avec d’autres puissances européennes, notamment les Hollandais au XVIIe siècle.
À partir des années 1620, des expéditions privées, les bandeirantes, partent de São Vicente (futur São Paulo) et traquent les populations indigènes. Leur méthode : se faire passer pour des missionnaires jésuites afin de gagner la confiance des communautés locales, avant de les capturer ou de les massacrer. Les survivants fuient vers l’intérieur des terres, pourchassés jusque dans les zones forestières les plus reculées. La propagation de maladies inconnues continue de décimer ceux qui échappent aux razzias. Ce harcèlement permanent, associé à la dépossession de leurs terres, précipite le repli des peuples autochtones. Mais les colons ne renoncent pas : la conquête avance, parfois en exploitant délibérément la vulnérabilité sanitaire des populations indigènes.
Au fil des décennies, la main-d’œuvre autochtone ne suffit plus. Dès le milieu du XVIe siècle, la traite négrière s’intensifie : des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont arrachés à l’Afrique centrale, occidentale et au Mozambique pour être envoyés au Brésil. Entre le XVIIe et le XIXe siècle, le pays accueille près de la moitié du total des esclaves déportés dans les Amériques, soit entre 4 et 5 millions de personnes.
Un héritage majeur de cette histoire : la capoeira. Cet art martial, né en Afrique centrale, arrive avec les esclaves puis se transforme dans les plantations. Les propriétaires voient d’un mauvais œil ce mélange de danse et de combat, qui sert à la fois d’expression culturelle et de forme déguisée de résistance. Les sanctions sont terribles : emprisonnements, mutilations, tortures, jusqu’à des amputations. Malgré ces persécutions, la capoeira survit, devient clandestine, puis s’affirme aujourd’hui comme un art martial reconnu dans le monde entier.
Certains esclaves parviennent à s’échapper et fondent des communautés libres, les quilombos. Ces sociétés alternatives accueillent non seulement des Africains fugitifs, mais aussi des autochtones en fuite, des métis et parfois des Européens démunis. Le plus célèbre, le Quilombo dos Palmares, résiste plus de soixante-dix ans avant d’être détruit en 1694. Ses survivants s’éparpillent, créant de nouvelles communautés dispersées, qui subsistent souvent dans des conditions précaires mais portent encore aujourd’hui la mémoire de la résistance.
Les contestations ne cessent pas : au XIXe siècle, les Afro-Brésiliens organisent de vastes révoltes contre les esclavagistes. L’insurrection des Malês, en 1835, s’inspire de la révolution haïtienne et mobilise la population noire, en particulier les musulmans. Bien que violemment réprimée, cette révolte accélère la fin du commerce des esclaves en 1851, les autorités redoutant de nouvelles insurrections. Face à la pression internationale et à la nécessité de trouver d’autres sources de profit, l’économie coloniale s’oriente vers le travail salarié, au prix d’une déforestation massive et d’une exploitation accrue des terres autochtones pour l’extraction du caoutchouc, du café et des pierres précieuses.
Il faut attendre 1888 pour que l’esclavage soit officiellement aboli au Brésil. Mais l’abolition n’efface pas la réalité : de nouvelles lois pénalisent la pauvreté, criminalisent les populations noires et permettent leur incarcération de masse ; des plantations deviennent des colonies pénitentiaires, où la moindre infraction peut justifier un retour à l’esclavage, particulièrement pour les personnes à la peau foncée, selon des préjugés pseudo-scientifiques importés d’Europe. Les anciens propriétaires reçoivent des compensations considérables, tandis que les descendants d’esclaves restent marginalisés. Les emplois qualifiés sont réservés aux Européens fraîchement arrivés.
Au XXe siècle, un nouveau drame frappe les peuples autochtones : le rapport Figueiredo, rédigé en 1967 mais gardé secret jusque récemment, recense plus de 1 000 crimes commis par l’État brésilien : massacres, empoisonnements, viols, déplacements forcés, guerres bactériologiques et tortures. Le massacre du 11e parallèle, en 1963, où des chercheurs d’or larguent de la dynamite sur un village de Cinta Larga, illustre l’ampleur de la violence. Les coupables ne seront jamais inquiétés. Aujourd’hui, la déforestation continue de détruire la forêt amazonienne, au détriment des populations indigènes qui protègent cet environnement depuis des siècles. Les intérêts économiques, locaux comme internationaux, priment sur la survie de ces communautés. Le cycle de destruction ne s’est jamais interrompu.
La société brésilienne cultive toujours le mythe d’une harmonie raciale. Mais derrière cette façade, les inégalités restent flagrantes : les quilombos vivent dans la précarité, la population noire subit pauvreté, ségrégation, accès limité à l’éducation et à la santé, et doit composer avec une police dont la brutalité est tristement réputée. Les stéréotypes racistes perdurent, accusant les Noirs d’être responsables d’une « culture de la violence », alors qu’ils vivent, génération après génération, les conséquences d’un système construit sur leur oppression.
Les peuples autochtones, eux, continuent de voir leur existence menacée : terres confisquées, assassinats, marginalisation. Les institutions racistes, héritées de la période coloniale, menacent toujours les vies et les droits des Brésiliens noirs et indigènes. Le Brésil s’affiche comme une « démocratie raciale », mais derrière le masque, la réalité d’une suprématie blanche vieille de plusieurs siècles reste solidement ancrée dans la société.
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