Il y a trois mois, deux tronçons du réseau ferroviaire privatisé, si souvent vanté outre-Manche, se sont simultanément effondrés. Les usagers de Thameslink et de Northern Rail, censés bénéficier d’une nouvelle grille horaire promettant fréquence et ponctualité, ont au contraire fait face à une vague de retards et d’annulations.
Pour autant, ces deux fiascos n’étaient pas jumeaux. Dans le Nord, la situation n’avait rien de soudain : les perturbations s’enchaînaient déjà depuis des mois, et la réforme des horaires n’a été qu’une goutte de plus dans un vase déjà plein à déborder.
Dans le Sud, en revanche, les gares desservies par Thameslink ont vu défiler de tout nouveaux trains, souvent longs de douze voitures. Pendant ce temps, dans le Nord, offrir « un bon service » se traduit encore bien souvent par deux pauvres trains par heure, chacun composé de quelques wagons bricolés à partir d’anciens bus montés sur rails.
Le tableau se noircit encore : alors que le fossé social et économique du pays se creusait sous nos yeux, un brasier a consumé pendant trois semaines une parcelle de terre près de Manchester. Les médias londoniens ? Ils ont d’abord détourné le regard.
Ce déséquilibre économique entre le Sud-Est prospère et le reste de l’Angleterre s’est tellement banalisé qu’on a fini par ne plus s’en émouvoir. Pourtant, les chiffres claquent comme un revers : un rapport d’Eurostat de 2014 révélait que sept des dix régions les plus pauvres du nord de l’Europe se situent en Angleterre. Les deux autres ? Toujours au Royaume-Uni. Aujourd’hui, la productivité de la plupart des villes anglaises post-industrielles rivalise avec celle de l’ex-Allemagne de l’Est, longtemps entravée par le communisme.
Autre donnée tout aussi parlante : l’Angleterre reste l’un des États les plus centralisés de la planète. En Allemagne, en Italie, en Australie, aux États-Unis, le pouvoir, qu’il soit politique, financier ou culturel, se répartit entre plusieurs villes. Ici, Londres concentre tout. Les autres métropoles n’ont même pas la main sur leurs propres finances. Leeds, par exemple, a dû supplier Whitehall pour bâtir un tramway. Refus catégorique en 2016.
Face à ce verrouillage, une idée radicale peut tout changer : déplacer la capitale.
Les banques quitteraient-elles massivement Londres pour le Nord ? Peu probable : Francfort et Amsterdam, sur ce plan, restent des adversaires coriaces. Même le transfert partiel de la BBC à Salford Quays, s’il a marqué un tournant, n’a modifié qu’à la marge le centre de gravité des médias. L’essentiel du pouvoir de décision est resté ancré dans la capitale. Mais si le gouvernement s’exilait, nombre d’industries gravitant autour du pouvoir politique lui emboîteraient le pas.
Voici quelques conséquences concrètes à anticiper si ce déménagement voyait le jour :
- L’économie londonienne, forte de son statut mondial, ne s’effondrerait pas. Elle pourrait même en tirer profit : une partie des emplois quitterait le marché du logement saturé, facilitant l’accès au logement pour ceux qui restent.
- Un nouveau siège du Parlement permettrait de tourner la page sur le palais de Westminster, usé jusqu’à la corde (et qui ferait, soit dit en passant, de luxueux lofts pour jeunes actifs).
- Éloigner les élites financières et politiques permettrait de briser cette habitude de piloter l’économie au seul bénéfice de la City depuis quarante ans.
- La répartition du pouvoir attirerait investissements et dynamisme : la modernisation des trains du Nord aurait alors autant de poids que le chantier Crossrail 2 à Londres.
Où installer ce nouveau centre névralgique ? Un choix s’impose naturellement : Manchester, dont la géographie centrale profiterait à ses voisines. Mais rien n’empêche d’imaginer une compétition, à la manière d’une vente aux enchères, pour désigner la future capitale.
Transférer le Parlement et toute la sphère administrative ne se ferait pas en un claquement de doigts. Il faudrait ménager la transition pour éviter de perdre trop d’expérience en route. Mais après tout, le Brexit a déjà lancé les dirigeants du pays dans une aventure longue et coûteuse. Cette fois, le jeu en vaudrait la chandelle : emplois créés, marché du logement rééquilibré, fuite des diplômés du Nord enfin endiguée. Et qui sait ? Les trains pourraient enfin rouler à l’heure, sous l’œil attentif de ministres désormais concernés.
Jonn Elledge dirige la rédaction de CityMetric. Il partage ses analyses sur Twitter via @jonnelledge et sur Facebook sous le nom Jonnelledgedge.
Ce texte a initialement paru dans notre maison-mère, le NewStatesman.

