Les principaux utilisateurs du franc CFA en Afrique aujourd’hui

Le franc CFA n’a jamais été une simple affaire de billets ou de pièces. C’est un outil de pouvoir, une mécanique bien huilée qui continue de façonner la vie de millions d’Africains, longtemps après les indépendances. Le Dr N.S. Sylla, dans le premier article de l’édition Black Lives Shattered de Tax Justice Focus, relève comment la politique monétaire du continent reste sous la coupe d’un consensus forgé entre Paris, Bruxelles et Washington. Dans les anciennes colonies françaises d’Afrique de l’Ouest et du Centre, ce système a prolongé la mainmise coloniale bien après la fin officielle des empires.

Dr. Ndongo Samba Sylla *

Le passé monétaire et financier des anciennes possessions françaises en Afrique subsaharienne n’a pas rompu avec ses origines, malgré les bouleversements politiques des années 1960. Le franc CFA, enfanté en 1945 par le gouvernement provisoire français, incarne cette continuité. À l’origine, cet acronyme faisait référence au « franc des colonies françaises en Afrique », une monnaie qui circule encore aujourd’hui dans quatorze pays, huit en Afrique de l’Ouest et six en Afrique centrale. Ses principes, eux, n’ont guère bougé.

Pour saisir comment la France a imposé sa domination monétaire sur l’Afrique, il faut remonter au XIXe siècle. En 1848, l’abolition de l’esclavage pousse l’État français à indemniser les anciens propriétaires d’esclaves. Une partie de ces fonds permet la création de banques coloniales, sous l’égide de la Banque de France. Prenons la Banque du Sénégal, fondée en 1853 par décret de Louis Napoléon. Contrairement à d’autres établissements, celle-ci est installée à Saint-Louis, au Sénégal, et non en métropole. Dès 1855, elle opère comme banque de crédit et d’escompte. Mais son rôle principal : servir les grandes maisons de commerce bordelaises, faciliter leurs exportations et importations, tout en excluant les entrepreneurs locaux de l’accès au crédit. Après sa dissolution en 1901, la Banque du Sénégal laisse la place à la Banque de l’Afrique de l’Ouest, une société privée qui décroche le monopole d’émission monétaire dans l’empire colonial français au sud du Sahara.

La population africaine n’a jamais accueilli la monnaie coloniale à bras ouverts. Pour commercer, échanger ou pratiquer leurs cultes, elle privilégiait le cauri, petit coquillage venu de l’océan Indien, ou la manille, bracelet-monnaie typique. Les Africains savaient qu’accepter la monnaie imposée, c’était risquer de perdre le contrôle de leur économie. Quand une nation n’a plus la main sur sa devise, elle perd peu à peu sa capacité à choisir ce qu’elle produit, échange ou consomme. Face à la résistance, les autorités coloniales multiplient les interdictions et imposent le paiement des impôts en monnaie officielle. Mais ces mesures ne suffisent pas. Il faut alors recourir à la contrainte, à la sanction, parfois à la force. Les femmes, notamment, résistent, refusant d’utiliser le franc pour leurs échanges quotidiens, au grand dam des administrateurs coloniaux. Ce n’est qu’avec la création du franc CFA que cette opposition populaire finit par céder, mettant un terme à des décennies de lutte contre l’ordre monétaire colonial.

En 1955, la Banque de l’Afrique de l’Ouest disparaît au profit de deux établissements publics : la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest et la Banque centrale des États de l’Afrique équatoriale et du Cameroun, devenue par la suite la Banque des États de l’Afrique centrale. Chacune émet sa propre version du franc CFA : l’une, « franc de la communauté financière africaine » en Afrique de l’Ouest ; l’autre, « franc de la coopération financière en Afrique centrale ». Au milieu des années 1970, les sièges s’installent à Dakar et à Yaoundé, et le personnel se compose désormais en grande majorité d’Africains.

Cependant, ce changement de façade n’a pas fissuré le socle colonial du système. Le franc CFA reste arrimé solidement à la monnaie française, puis à l’euro dès 1999, et la liberté de transfert des capitaux entre la France et les pays utilisateurs n’a jamais été abandonnée. Le contrôle de Paris sur la politique monétaire et le taux de change demeure, même si le droit de veto des autorités françaises au sein des conseils des banques centrales est devenu moins visible mais tout aussi réel. Et, surtout, les banques centrales africaines doivent continuer à déposer une partie de leurs réserves de devises, 50 % depuis le milieu des années 2000, auprès du Trésor français.

Ce dispositif monétaire vise un objectif limpide : maintenir des économies périphériques, complémentaires à celle de la France. Concrètement, il s’agit de garantir des flux de matières premières à bas coût et d’ouvrir des marchés captifs à l’industrie hexagonale.

La parité fixe, pierre angulaire de ce système, réduit les coûts de transaction et protège les sociétés françaises, mais aussi toutes les entreprises opérant en euros, du risque de change. Ce mécanisme, qui maintient le franc CFA structurellement surévalué, favorise l’importation, y compris de produits de luxe, au détriment des exportations africaines.

Cette stabilité de la parité équivaut à une préférence commerciale pour la zone euro : les pays africains du franc CFA se retrouvent privés d’un levier majeur, celui du taux de change, pour soutenir la compétitivité de leurs produits. Lorsqu’une crise surgit, il ne reste qu’une option : défendre la parité, quitte à tailler dans les budgets publics, restreindre le crédit à l’économie, et dépendre toujours plus des financements venus de l’extérieur.

La liberté totale de transfert des capitaux, quant à elle, permet aux investisseurs français de placer, retirer ou rapatrier à leur guise profits, dividendes et capitaux. Dans les pays du CFA riches en ressources, cette liberté se traduit souvent par d’énormes sorties de fonds. Entre 1970 et 2008, les flux financiers illicites en provenance de Côte d’Ivoire sont estimés à 66,2 milliards de dollars (base 2008), et à 33 milliards pour le Cameroun, soit plusieurs fois le montant de leur dette extérieure.

À ces fuites de capitaux et à la surévaluation du taux de change, s’ajoute une autre difficulté : le secteur bancaire reste fidèle à ses vieux réflexes coloniaux.

Les crédits accordés à l’économie sont faibles, souvent à court terme, avec des taux d’intérêt décourageants. Les financements privilégient le commerce plutôt que l’investissement dans l’agriculture ou l’industrie. Les grandes entreprises et l’État accaparent la majorité des prêts, au détriment des petites et moyennes entreprises. Même si la part de marché des banques françaises a diminué, le secteur bancaire reste dominé par des groupes étrangers. Prenons l’exemple du Sénégal : plus de 90 % des actifs bancaires y sont contrôlés par ces établissements venus d’ailleurs.

Résultat, la production locale souffre à la fois d’un manque de crédits et d’un taux de change trop fort. Les politiques de libéralisation commerciale et l’austérité budgétaire viennent encore alourdir la note.

Ce système monétaire et financier, hérité du colonialisme, a fermé la porte à la transformation structurelle et à l’intégration régionale. Le développement économique reste hors de portée : sur les quatorze pays du franc CFA, neuf figurent parmi les moins avancés. Santé, éducation : les utilisateurs du franc CFA occupent le bas du classement mondial. Sur 189 pays, le Niger, la Centrafrique et le Tchad se retrouvent tout en bas de l’indice de développement humain 2020. Sur le long terme, les revenus réels stagnent, voire reculent, dans cinq des plus grands pays de la zone (Côte d’Ivoire, Cameroun, Gabon, Sénégal, Congo).

Certes, la domination monétaire n’a pas empêché la France de perdre de sa superbe sur la scène africaine. Mais le système a contribué à l’émergence de régimes politiques centralisés, plus attentifs aux intérêts de Paris, des investisseurs étrangers et de certaines multinationales qu’à ceux de leurs propres populations. Dans les grands pays pétroliers, Tchad, Gabon, Congo, Guinée équatoriale, la présidence à vie s’est imposée, malgré la tenue régulière d’élections officielles à l’issue prévisible.

En clair, le franc CFA façonne la nature même du pouvoir politique dans la région. Pour accéder au sommet, mieux vaut ne pas remettre en cause ce système : seuls les candidats les plus dociles ont pu compter sur le soutien actif de la France ces soixante dernières années.

Face à la montée des contestations, alimentées par des mouvements panafricanistes et des intellectuels, la France a tenté de desserrer l’étau. En décembre 2019, avec la Côte d’Ivoire, elle a annoncé quelques aménagements : changement de nom, retrait des représentants français de la Banque centrale ouest-africaine, fin du contrôle direct du Trésor sur les réserves. Mais rien sur les points jugés déterminants par de nombreux économistes africains : maintien du lien hiérarchique avec la France, parité fixe avec l’euro, liberté totale des transferts, et la coexistence de deux unions monétaires nées de la colonisation.

Qu’on ne s’y trompe pas : la disparition du franc CFA ne suffira pas à garantir un développement plus équitable pour ses pays membres. Mais tant que ce système perdure, les perspectives d’émancipation politique et économique resteront un horizon lointain pour les peuples concernés.

Vous pouvez accéder à l’intégralité de l’édition Black Lives Shattered de Tax Justice Focus ici

** Le Dr Ndongo Samba Sylla est économiste sénégalais spécialiste du développement et chercheur pour la Fondation Rosa Luxemburg à Dakar. Il est co-auteur, avec Fanny Pigeaud, de Africa’s Last Colonial Currency : The CFA Franc Story (Londres : Pluto Press, 2021).