Qui exerce réellement le pouvoir en Iran aujourd’hui ?

Par Shiva Balaghi

Colonialisme, constitution et luttes d’influence : l’Iran à la croisée des chemins

Au début du XXe siècle, l’Iran se trouve au cœur d’une double bataille. D’un côté, la pression des puissances coloniales s’intensifie. L’Iran, carrefour stratégique, devient la pièce maîtresse du « Grand jeu » que se livrent la Russie et la Grande-Bretagne. En août 1907, les deux empires décident, sans consulter la population locale, de découper le pays en zones d’influence : le nord sous contrôle russe, le sud sous la coupe britannique.

Mais un autre affrontement se joue à l’intérieur même des frontières, alors que gronde la révolution constitutionnelle (1905-1911). Un conflit autour du prix du sucre met le feu aux poudres. En 1905, le gouverneur de Téhéran fait châtier publiquement plusieurs marchands pour avoir refusé de baisser les prix. Ces derniers, rejoints par des commerçants et des religieux, se réfugient successivement dans une mosquée puis dans un sanctuaire. En janvier 1906, le Shah Muzaffar al-Din Qajar, poussé par la contestation, accepte la création d’une ‘adalatkhanah, une « maison de justice ».

Le monarque promet, mais ne tient pas parole. Le mécontentement enfle. La situation dérape : un affrontement entre clercs et étudiants coûte la vie à l’un d’eux. La colère explose, rassemblant jusqu’à 14 000 manifestants dans la légation britannique. Leur exigence est claire : un majlis, un parlement. En août 1906, le Shah cède et ordonne la formation d’une assemblée nationale. Le premier majlis se réunit en octobre, rédige une constitution, que le Shah, malade, approuve juste avant de mourir. Un an plus tard, la Loi fondamentale complémentaire est signée, posant les bases de la Constitution iranienne.

La révolution constitutionnelle s’enlise rapidement. Les rivalités internes, le refus obstiné des Qajars d’abandonner leur autorité, et la volonté des puissances étrangères de préserver leurs intérêts sapent l’expérience fragile du parlementarisme iranien. À l’automne 1911, la Russie, soutenue par l’Angleterre, impose un ultimatum visant à étouffer l’indépendance nationale. Le majlis refuse de plier, les troupes russes interviennent dans le nord, exécutent des figures constitutionnalistes, d’autres fuient le pays. La scène se termine par la dissolution du second majlis, sur fond de menace d’occupation. La Constitution subsiste, mais l’élan démocratique en sort profondément meurtri.

Ascension des Pahlavi : centralisation et modernisation à marche forcée

La Première Guerre mondiale laisse l’Iran exsangue, ruiné et privé de toute énergie politique. En 1921, Reza Khan, chef militaire, s’empare de Téhéran, fait dissoudre le cabinet et se fait nommer commandant suprême. Il consolide l’unité nationale à coups de mesures autoritaires. En 1923, il devient Premier ministre, puis la dynastie Qajar s’effondre en 1925. Reza Khan devient alors Shah, fondant la dynastie Pahlavi.

Depuis le XIXe siècle, Britanniques et Russes convoitent la construction de chemins de fer, mais rien n’a abouti jusque-là. Reza Shah lance la construction du chemin de fer transiranien, reliant le golfe Persique à la mer Caspienne, financé par des taxes sur le sucre et le thé. Le projet s’achève en 1938. Il impose aussi l’école obligatoire, multiplie les établissements scolaires, fonde l’université de Téhéran en 1934. Mais ces réformes masquent une confiscation du pouvoir : la population iranienne se trouve écartée de toute vie politique ou sociale.

En 1941, la Seconde Guerre mondiale éclate. Le golfe Persique et le pétrole iranien deviennent vitaux pour la marine britannique. Officiellement neutre, l’Iran inquiète les Alliés par ses liens avec l’Allemagne. Le pays, pratiquement occupé, voit Reza Shah forcé d’abdiquer. Son fils, Mohammad Reza Pahlavi, monte sur le trône. Reza Shah meurt en exil trois ans plus tard.

Mohammad Reza Shah : modernisation sous tutelle étrangère et contestation

Mohammad Reza Pahlavi accède au pouvoir à 22 ans, alors que le pays est occupé. Après la fin du conflit mondial, l’URSS maintient ses troupes dans le nord. Le jeune roi cherche l’appui américain, rencontre les dirigeants à Washington et s’adresse à l’ONU. Finalement, l’URSS se retire. Les années 1940 voient le retour du parlementarisme. En 1949, Mohammad Mossadeq fonde le Front national, qui milite pour la nationalisation du pétrole alors contrôlé par les Britanniques via l’Anglo-Persian Oil Company. En 1951, Mossadeq devient Premier ministre, concrétise la nationalisation, symbolisant pour beaucoup le nationalisme iranien. Mais il inquiète les puissances occidentales. En 1953, le MI-6 britannique et la CIA orchestrent le renversement de Mossadeq avec l’opération Ajax. Beaucoup d’Iraniens voient dans ce coup d’État un nouvel épisode d’ingérence étrangère écrasant une aspiration démocratique. Le pays sort meurtri de la décennie.

En 1963, le Shah lance la Révolution blanche : réforme agraire, nationalisation des forêts, privatisations, participation ouvrière aux bénéfices, campagnes d’alphabétisation. Les femmes obtiennent le droit de vote et une protection accrue en matière de mariage, divorce et garde des enfants. Le clergé, notamment l’ayatollah Khomeini, s’oppose frontalement à ces mesures. En juin 1963, Khomeini prend la tête d’un soulèvement, qui est réprimé dans le sang. Il sera exilé en 1964.

L’envolée des prix du pétrole dans les années 1970 gonfle les recettes de l’État et alimente d’immenses chantiers. Mais la croissance rapide accentue les inégalités et provoque des tensions sociales. Les critiques se multiplient, venant aussi bien des milieux politiques que culturels. En 1976, des membres du Front national exigent par lettre ouverte que le gouvernement respecte la Constitution de 1906. À l’automne 1977, l’Association des écrivains organise les « Dix nuits » de lectures poétiques au Goethe Institute de Téhéran. La contestation grandit, les écrivains et étudiants réclament la fin de la censure et gagnent la rue. À l’hiver 1978, les manifestations prennent une ampleur inédite. En janvier 1979, le Shah s’enfuit. L’ayatollah Khomeini revient au pays en février. Le régime impérial touche à sa fin.

Récits croisés de la modernité iranienne

L’été 1883, le diplomate américain S.G.W. Benjamin, en poste à Téhéran, décrit dans une dépêche une capitale bouillonnante d’activité : voitures européennes, artisans étrangers, machines à vapeur, installations modernes, témoins d’une modernisation qui s’affiche en surface.

Près d’un siècle plus tard, en 1975, la féministe américaine Betty Friedan découvre une Téhéran qui lui semble familière : chantiers d’immeubles, banques internationales, étals locaux et luxe apparent, mais aussi une ville sans mendiants, où l’Occident et l’Iran se côtoient dans le quotidien urbain.

Benjamin et Friedan scrutent les signes matériels du changement, assimilant progrès et objets venus d’Europe ou d’Amérique. Pourtant, ce regard ne saisit qu’une facette du processus. La modernité iranienne s’est aussi forgée dans les débats, les tensions et les aspirations internes, loin des vitrines occidentales. L’histoire contemporaine de l’Iran, souvent réduite à des épisodes politiques et à quelques grandes figures, reste bien plus complexe et vivante. Les arts visuels, par exemple, révèlent d’autres récits, d’autres dynamiques : les œuvres présentées dans Between Word and Image offrent un éclairage précieux sur la modernité iranienne des années 1960 et 1970.

Pour aller plus loin

Pour une analyse plus détaillée de la révolution constitutionnelle, on peut se reporter à E. G. Browne, The Persian Revolution of 1905-1909 (Londres : Frank Cass, 1966, réédition) ; Mangol Bayat, Iran’s First Revolution (New York : Oxford University Press, 1991) ; Nikki Keddie et Mehrdad Amanat, « Iran Under the Late Qajars, 1848,1922 », Cambridge History of Iran, vol. 7 (Cambridge University Press, 1991), p. 174-212 ; ou Nikki Keddie, Qajar Iran and the Rise of Reza Khan, 1796,1925 (Mazda Press, 1999).

Sur la période Pahlavi, Ann Lambton, citée dans « The Pahlavi Autocracy : Riza Shah, 1921-41 », Cambridge History of Iran, vol. 7, p. 243, éclaire la confiscation du pouvoir au profit de l’exécutif.

Pour comprendre l’impact social du développement accéléré, voir Farhad Kazemi, Poverty and Revolution in Iran : The Migrant Poor, Urban Marginality and Politics (New York University Press, 1980) et Misagh Parsa, Social Origins of the Iranian Revolution (Rutgers University Press, 1989).

Pour suivre la chronologie précise de la Révolution islamique, Nicholas M. Nikazemerad, « A Chronological Survey of the Iranian Revolution », Iranian Studies (1980) : 327,68, constitue une ressource de référence.

La dépêche de Benjamin à Frelinghuysen, Téhéran, 2 octobre 1883, Diplomatic Series no 28, Despatches from United States Ministers to Persia, United States National Archives, donne une vision vive du Téhéran de la fin du XIXe siècle.

Enfin, Betty Friedan partage ses impressions dans « Coming Out of the Veil », Ladies Home Journal (juin 1975), p. 98.

À chaque décennie, le pouvoir en Iran se redessine, glissant entre ambitions nationales, interventions extérieures et volontés populaires. L’histoire ne se laisse jamais enfermer dans une seule version : elle continue de s’écrire, au rythme de ceux qui, chaque jour, s’efforcent d’en reprendre la main.